Clinique et psychologie d'une expérience sectaire

(Source : BULLES du 3ème trimestre 1988)

 

Le docteur Sophie Béal, psychiatre, est l'auteur d'une thèse intitulée " Les sectes : clinique et psychopathologie ", soutenue en 1986 pour l'obtention du CES de psychiatrie au CHU Pitié-Salpétrière.

 Chargée de procéder à l'étude de témoignages écrits par deux ex-membres d'un groupe qui s'apparente de très près à une secte, elle analyse ici les expériences relatées dans ces témoignages à l'aide des critères qu'elle a retenus pour sa thèse.

 Nous avons bien entendu changé les noms du groupe et des ex-adeptes. Nous appellerons celles-ci Isabelle et Nathalie et celui-là " Epsilon ".

 A partir des témoignages de Nathalie et d'Isabelle, ex-adeptes du groupe " Epsilon ", témoignages écrits avec un réel souci d'objectivité et dans un ton qui n'est ni passionné ni revanchard, nous allons évoquer les éléments qui nous font penser que nous avons peut-être affaire à un phénomène sectaire. Beaucoup d'éléments décrits, en effet, ressemblent à ce que nous avons pu observer dans des sectes notoires (même s'il s'agit ici du mode mineur d'un phénomène ressemblant, pour ne pas dire probablement identique).


  L'entrée dans la communauté

L'entrée dans la communauté, au cours d'une phase difficile de la vie, est typique de ce que l'on voit dans les sectes, où le futur adepte est en pleine crise existentielle, cherchant un sens à sa vie jet au fond, en quête d'une identité que la secte lui donnera, toute préparée d'avance).

  La séduction

La séduction instantanée, lors du premier contact, est quasiment constante dans les sectes. Nathalie nous décrit l'attention portée " aux nouveaux ", qui entraîne chez elle un bien-être psychologique immédiat : " Je me suis sentie protégée par tant d'amitié et les petits problèmes que je connaissais s'estompaient avec une rapidité extraordinaire ". On remarque le sentiment d'être protégée qui fait penser au sentiment de l'enfant protégé par ses parents et qui sous-entend chez une fille de 18 ans une certaine régression affective.

 Isabelle aussi est séduite : " Epsilon a été pour moi une véritable révélation ". Ce sentiment de " révélation " revient souvent dans les témoignages d'ex-adeptes des sectes.

 Pour Nathalie, c'est aussi une révélation quand une amie du groupe lui dit que sa vocation est à Epsilon : " Ce fut une révélation. Je me sentais devenir une sainte et j'étais persuadée que je devais absolument rester en contact permanent avec Epsilon pour le devenir vraiment ". C'est cette impression, caractéristique des sectes, que ceux qui sont dans le groupe sont des élus, différents du reste des mortels.

  Les vrais buts

Les vrais buts du groupe ne sont pas dévoilés tout de suite, comme dans les sectes. Pendant toute une période, Nathalie pense qu'il s'agit uniquement d'activités culturelles... Ce n'est que par les questions qu'elle pose qu'elle apprend leur " vocation " : " Ils voulaient vivre l'Évangile ".

 A chacune de ses questions, il y aura des réponses souvent vagues, parfois fausses ou absurdes :

Si la réponse à certaines questions semblait absurde à Nathalie, on lui répétait comme un refrain " Avoir la foi, c'est vivre dans l'absurde ".

 Pour Isabelle, c'est pareil : " On répondait à toutes mes questions d'ordre spirituel ". Ce sont des réponses comblantes, ne permettant pas apparemment une véritable recherche personnelle.

  L'engagement

L'engagement de Nathalie dans la communauté est rapide, comme dans les sectes : au bout de deux à trois mois. " Au cours de l'engagement, il fallait jurer devant Dieu qu'à dater de ce jour, rien ne passerait avant les activités du groupe ".

  Le mode de vie

Le mode de vie est particulier : Les conséquences de ce mode de vie sont nombreuses :

La structure hiérarchique

La structure hiérarchique et surtout le fonctionnement hiérarchique sont aussi particuliers.

 Dans chaque groupe de la communauté, il y a un chef, plus ou moins absolu, à qui on doit se soumettre pour toute décision de la vie courante. S'il y a un problème important, on en parle à l'échelon supérieur : " ils nous disaient quoi faire pour le résoudre ". Pour les problèmes encore plus importants, cela peut aller jusqu'à la tête suprême, le fondateur qui prend toutes les décisions, et " si l'on refuse de lui obéir, cela revient à dire que l'on refuse toute la communauté et cela crée un cas de conscience très grave, car cette personne se trouve en désaccord total avec Epsilon, donc avec l'oeuvre de Dieu. Dire non au fondateur équivaut presque à dire non à dieu lui-même, et cette conviction, je l'ai ressentie pendant plus de six mois " (Nathalie).

 On a l'impression d'avoir à faire à un leader de secte tout puissant, qui représente à la fois la communauté et Dieu lui-même. Il détient apparemment la vérité sur toute chose. Isabelle dit de lui: " Il pouvait faire ce qu'il voulait de moi ".

  Les techniques d'endoctrinement ou de manipulation mentale

On peut analyser, à partir de ces deux témoignages, ce qu'on pourrait appeler des techniques d'endoctrinement ou techniques de manipulation mentale utilisées dans ce groupe.

  La perte d'autonomie

D'abord, on provoque, chez chaque membre du groupe, une perte d'autonomie et une dépendance par rapport au groupe : chaque acte de la vie quotidienne se fait sous le regard et le jugement des autres. Tout doit être soumis aux " petits chefs ".

 La rupture avec le passé (famille, amis, études) peut aussi provoquer cette perte d'une identité personnelle.

 L'engagement rapide, au bout de deux à trois mois pour Nathalie, facilite aussi cette dépendance au groupe : " Au cours de l'engagement, il fallait jurer devant Dieu qu'à dater de ce jour, rien ne passerait avant les activités du groupe.

 Les discussions-confessions sans fin dont nous avons parlé sont aussi une tech. nique coercitive pour convaincre de rester dans le groupe, d'adopter totalement son idéologie et aussi une façon de faire que chacun se dévoile le plus possible aux autres et ne garde plus rien de personnel.

  Le néo-langage

Il semble aussi exister dans ce groupe un néo-langage (quasi constant dans les sectes), compréhensible uniquement pour les initiés... Il n'est pas exclu par ailleurs que des citations bibliques soient interprétées de façon particulière, comme chez les Témoins de Jéhovah ou les Enfants de Dieu, et tant d'autres sectes à prétention religieuse).

  La culpabilisation

Il existe une indéniable volonté, même si elle est inconsciente, de culpabiliser les membres du groupe. Et la culpabilisation est un des meilleurs moyens employés par les sectes pour manipuler les personnes.

Un monde fermé

Le monde dans lequel doivent vivre les membres de cette communauté est un monde fermé : la rupture avec le passé (famille, amis) et la société (cf. l'interruption des études) est plus ou moins exigée. Et la communauté tend à remplacer l'ancienne famille, comme le montre la lettre d'Isabelle qui s'engage pour trois ans et écrit à sa mère que désormais le groupe Epsilon est sa vraie famille.

 Aucun contact avec l'extérieur n'est possible. Il faut chercher conseil uniquement auprès d'un membre du groupe. Les liens personnels d'amitié sont défendus, car comme le dit Isabelle, cela permet de prendre une distance par rapport au groupe et donc d'en sortir un peu. La façon dont on essaie de détruire l'amitié est particulière : on dit à l'une les défauts de l'autre (faiblesse psychologique ou superficialité) et " pour notre foi, il fallait que nous nous éloignions l'une de l'autre ", la foi est mise en danger par l'amitié.

 Ces quatre points se retrouvent dans les sectes : dépendance par rapport au groupe, néo-langage, culpabilisation, milieu clos. Ils vont provoquer un changement de comportement, là aussi classique de ce que l'on voit dans les sectes. Les amis de Nathalie vont le remarquer : ils la trouvent " terriblement changée ", ils lui reprochent " de s'être laissée ensorceler par une bande d'illuminés ", ce qui provoque entre eux une rupture de six mois. Ils disent ne plus la reconnaître. Pour Isabelle, ses amis trouvent " qu'elle n'est plus la même ", " qu'elle répète des phrases-types ", trait caractéristique des adeptes de secte qui ont un langage stéréotypé.

  La sortie du groupe

La sortie du groupe va se faire difficilement pour Nathalie, comme pour Isabelle. Un des éléments qui a dû jouer dans la décision de Nathalie a été la rencontre avec ses parents. Or, le désir de revoir ses parents, à une date anniversaire particulièrement chère à la famille, va se heurter au refus du " chef " de son groupe. Comme Nathalie insiste, le chef l'accompagnera chez ses parents. Au retour de cette visite, alors qu'elle exprime sa colère de voir la souffrance inutile de ses parents, elle va subir pendant sept heures une sorte de lavage de cerveau au terme duquel " elle supplie Dieu de lui pardonner pour avoir tant douté de lui ". Ce n'est que plus tard qu'elle réalisera " à quel point les gens d'Epsilon sont forts pour convaincre quelqu'un de quelque chose et qu'il suffit de traverser une période difficile où les choses ne sont pas très claires pour nous, pour se laisser complètement envahir par de nouvelles opinions et de nouvelles certitudes ".

 D'autres pressions s'exercent sur elle pour l'empêcher de partir. On lui dit : " Dieu t'aidera beaucoup plus que ton examen... On lui propose de suivre une école dirigée par Epsilon. On la harcèle de visites, on l'attend à la sortie de son école, on lui téléphone sans arrêt et on cherche à la culpabiliser, comme nous l'avons vu précédemment. L'ultime pression avant la rupture sera l'essai de la convaincre d'abandonner son projet de fiançailles.

 Quant à Isabelle qui ne vivait pas en communauté, elle semble avoir subi moins de pression, encore que ce soit une nouvelle rencontre avec une adepte qui l'ait poussée à retourner une dernière fois dans le groupe.

  Après la sortie

Après leur sortie, Nathalie et Isabelle vont éprouver des difficultés psychologiques, de type dépressif essentiellement.

 Nathalie va connaître une période difficile, car " après avoir vécu six mois aussi spirituels, aussi intenses, il est difficile de ne pas trouver la vie de tous les jours fade et inintéressante ". Mais c'est surtout Isabelle qui connaît le plus de difficultés : son départ fut " le début d'une période de dépression assez longue ". Elle n'avait pas de travail (ayant arrêté ses études sous l'influence du groupe), elle avait rompu avec ses anciens amis qui " n'avaient pas supporté son changement ". Elle " ne voyait aucun intérêt à la vie, ayant vécu pendant six mois intensément ". Elle " essayait de retrouver le même genre de rapport avec d'autres, mais elle se rendait compte que " tout ce qu'elle avait vécu n'était qu'un rêve ".

 Cette dernière phrase est importante, car elle montre le type de lien particulier qui se crée dans ce genre de groupe : un lien de dépendance qui se fait par la régression affective des membres. Ils sont comme des enfants comblés par le groupe lui-même qui devient une sorte de matrice ; et ils éprouvent donc une sorte de jouissance archaïque et mortifère, qui est de l'ordre du fusionnel. Après une expérience aussi intense sur le plan psychique et affectif, Isabelle, qui se retrouve seule (plus seule que Nathalie) vit un véritable " état de manque " (caractéristique du phénomène des sectes), avec une " envie suicidaire de retourner au groupe et en même temps un sentiment d'être coupable de " se détourner du chemin que Dieu lui avait tracé " (sous-entendu : le groupe). On voit qu'elle n'est pas dégagée des croyances que le groupe lui a inculquées. Aussi après avoir revu la soeur de Nathalie, elle craque et fait un bref retour à la Communauté. Elle arrive cependant à en ressortir rapidement malgré les pressions du groupe. Nathalie qui la connaît bien l'aidera à faire la coupure totale.

 Si nous voulions faire l'étude de ce groupe comme nous pouvons le faire pour une secte connue, beaucoup d'éléments manquent ici, notamment l'historique du groupe, la personnalité du fondateur et (ou du leader), le rapport à l'argent du groupe, du leader ou de chaque membre... et aussi d'autres témoignages. Cependant, d'après ces deux témoignages, on peut repérer quelques points de ce qu'on pourrait appeler l'idéologie du groupe.

 L'inspiration est chrétienne, le groupe se veut lui-même relié et reconnu par l'Eglise catholique. Cependant, on remarque :

Pour conclure, même si on ne peut pas totalement affirmer à partir seulement de ces deux témoignages que ce groupe est une secte, on remarque que beaucoup de traits caractéristiques des sectes s'y retrouvent : recrutement par la séduction chez des personnes en difficultés psychiques mineures, rupture avec le passé, engagement rapide, mode de vie particulier dans la " transparence ", structure hiérarchique pyramidale avec présence d'un leader qui fait autorité, des techniques se rapprochant des techniques de manipulation mentale ; dépendance créée par rapport au groupe, culpabilisation, monde fermé sans vrai contact avec l'extérieur, pressions diverses pour éviter toute désertion.

 Tout ceci entraîne, comme nous l'avons vu chez Nathalie et Isabelle, des troubles psychiques et un changement de comportement remarqué par l'entourage habituel.

 Nathalie et Isabelle ont fait part, dans ces témoignages, de leurs difficultés psychiques, aussi bien pendant leur séjour dans le groupe qu'après leur départ, mais elles n'y sont restées que peu de temps, aussi ont-elles pu s'en sortir sans trop de dommages : Nathalie est mariée, heureuse et équilibrée, et Isabelle a repris des études. Notre expérience nous montre que des personnes restant plusieurs années dans ce type de groupe, soit n'arrivent plus à en sortir, soit si elles en sortent, se retrouvent totalement démunies (sans travail notamment), avec de graves difficultés psychologiques.

 


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